ENFERMEZ LES TOUS !               

 

     « Il n'y a pas d'internement arbitraire, c'est  l'internement qui est arbitraire »    

C'est par cette citation du Dr Bonnafé que Catherine Derivery e t PhiIippe Bernardet­ nous introduisent dans une réalité médicale et policière effrayante  les internements psychiatriques. En s'appuyant sur de nombreux exemples, ils analysent ces pratiques qui relèvent bien moins de l'hospitalisation que de l'incarcération, et dont les conséquences sont, pour ceux qui en sont victimes, particulièrement destructrices.

     Rappelons que la loi française prévoit 3 modalités d'hospitalisation pour trouble mental : l'hospitalisation libre, celle à la demande d'un tiers (suite à une demande écrite et confortée par 2 certificats médicaux circonstanciés) et celle d'office (mesure de sûreté à l'encontre de personnes perturbant l'ordre public ou la sécurité des personnes, décidée par le préfet, au vu d'un certificat médical circonstancié). En 2000, la Cour des Comptes a relevé 52 000 hospitalisations forcées soit une augmentation de 45% par rapport à 1988.

     L'ouvrage détaille les motifs de la vie quotidienne qui permettent à quelqu’un d'instrumentaliser la psychiatrie et de se servir de l'internement comme d'une arme pour régler un conflit qui l'oppose à un tiers : divorce, héritage, conflit de voisinage, conflit scolaire, conflit professionnel... Mais au‑delà des éléments circonstanciels et conjoncturel (malveillance des uns, déséquilibre des autres, complaisance, voire complicité médicale), les auteurs dégagent les causes structurelles (législation, exercice actuel de la psychiatrie, pratiques judiciaires et policières...) qui rendent possibles de tels emprisonnements médicaux. Ils dévoilent entre autres, un espace d'incarcération particulièrement important : l'infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris. Cette singulière, structure remonte à 1845, date de la création d'un poste de, médecine auprès de la préfecture de police. Elle fonctionne depuis en toute illégalité !!! Non seulement parce qu'elle n'a aucune existence, mais parce que les règles qui la régissent sont dérogatoires et contreviennent à de nombreuses dispositions législatives et réglementaires: absence de contrôle, détournement des garanties publiques et individuelles, publicité du passage au sein de cette infirmerie en violation du secret médical...  Or ce sont près de 3000 personnes qui chaque année sont amenées à, passer de plusieurs heures a plusieurs jours  derrière ces barreaux.                                                   

 

Dans le mouvement actuel d'augmentation continue des incarcérations de tout ordre (délinquance, activité‑ syndicales, séjour des étrangers…) l’internement psychiatrique constitue une inquiétude supplémentaire quand on sait la manière dont les régimes despotiques notamment les démocraties dites populaires, ont pu s'en servir  pour organiser la répression de leurs opposants. C'est  bien une autre face de la réalité carcérale de notre société que dévoilent ces pratiques qui visent à dissimuler, derrière le domaine médical, une activité. de police. Certains, lapsus ne trompent pas: on a ainsi été amené à parler de "garde à vue psychiatrique". Le risque, déjà réalisé dans certaines circonstances, de généraliser les situations où le médecin intervient en tant qu'agent de police est réel. Et pourtant il ne semble préoccuper que mollement l'opinion générale, y compris au sein de la profession médicale!                            

En attendant qu'il soit mis fin aux internements, l'encadrement de ces pratiques passe de manière urgente par le renforcement des droits et garanties juridiques des internés, notamment par la limitation des pouvoirs de la police au   profit de celles des autorités judiciaires, peut‑être un peu moins enclines (espérons‑le) à s'affranchir des droits et libertés publics et individuels. La médecine française a en effet cette particularité d'être celle qui est la plus condamnée parla CourEuropéenne des Droits de l'homme pour des contentieux relatifs à la psychiatrie (33 condamnations au second semestre2000, pal exemple).                            

"Enfermez‑les tous !" défend des positions assurément à contre courant des tendances actuelles qui visent à allonger et multiplier les occasions d'enfermement de ceux dont le comportement perturbe ou est perçu comme perturbateur  de l'ordre social. L'ouvrage s'inscrit, au fond, dans le sillon tracé par Foucault qui  dénonce et combat cette prétention moderne de "maîtriser par la force la folie".

  Les auteurs, au contraire, ne craignent pas de mettre en cause l'exercice dominant de la médecine psychiatrique dont le dispositif repose sur l'urgence. En accentuant le rapport de force entre le médecin et le patient, l’urgence corrompt le rapport thérapeutique et obère largement les possibilités de "remédiation, stabilisation de la pathologie" voire 'guérison" . 'Lorsqu'on accède aux soins par la contrainte, on ne peut que craindre d'y avoir recours" resument‑ils. Catherine Derivery et Philippe Bernardet en appellent à un autre modèle de la psychiatrie: une pratique médicale qui serait libérée de la tutelle hospitalière; une pratique  qui, dans des structures alternatives (communauté de vie thérapeutiques, cen­tres de proximité…), valoriserait l'apaisement et la distanciation; une pratique qui permettrait à celui qui souffre de s'insérer, avec sa différence dans le tissu social et à y exercer ses libertés.                               

                                             

                                             

 

A CONTRE COURANT N° 151 ‑ JANVIER 2004