« Vous allez voir, c’est comme au Club Med ! »

«  Vous allez voir, c’est comme au Club Med  !  »
– Propos d’un infirmier urgentiste concernant l’hôpital psychiatrique

En janvier 2014, j’étais en Licence 2 de Science Politique à l’université. Par le passé, je n’ai jamais vraiment pris l’habitude de travailler plus d’une heure à mon bureau le soir, or la quantité de travail à fournir pour obtenir une licence de Science Politique est beaucoup plus élevée, j’étais donc un peu surchargée émotionnellement avant les partiels de la fin du mois, sans compter que l’on m’avait raconté que j’avais des matières de la première année à rattraper (ce qui était faux). Bref, je n’étais pas dans mon assiette.

Quand les examens ont débuté, j’ai senti monter en moi la pression, l’appréhension de l’échec. Et pour cause : j’ai bâclé toutes mes copies, à l’image de la qualité de mes révisions. Je n’avais rien à dire, sinon que je redoutais la réaction de mes parents qui ne m’avaient pas ménagée lorsque j’avais redoublé ma classe de Terminale. En plus de cela, je traînais un chagrin amoureux depuis que j’avais quinze ans.

Le soir de la dernière épreuve, avant de rentrer chez moi, je suis allée chez le coiffeur pour me raser les cheveux jusqu’à laisser apparaître mon crâne  ; cela symbolisait pour moi une forme de renaissance. Je voulais aussi mieux sentir les éléments de la nature traverser mon cuir chevelu tels que l’eau de pluie ou l’air frais transporté par le vent. Arrivée chez moi, plus tard dans la soirée, je me suis allongée dans mon lit et me suis tortillée dans tous les sens en pleurant jusqu’à me retrouver en position fœtale. Puis, dos contre le matelas, j’ai tendu mon corps de la tête aux pieds tel un défunt dans son cercueil et me suis dit que si la vie ne valait vraiment pas la peine d’être vécue, alors je pouvais mourir sans rien faire, là, enveloppée dans mes draps.

Mais ce n’est pas ce qui s’est passé, car même si j’avais accepté l’idée de la mort, je l’avais dépassée. C’était la première fois de ma vie que je lâchais véritablement prise et c’est à ce moment précis que tout a basculé  : je me suis mise à écrire des poèmes, à tracer des schémas sur de grandes feuilles cartonnées… Je ne ressentais plus le besoin de manger, ni celui de dormir. Je buvais de l’eau en abondance pour je ne sais quelle raison ; je prenais des bains aussi, tous les jours. J’avais l’impression d’être emportée dans un vortex et plus le temps passait, plus ma pensée s’accélérait, un peu comme dans une attraction de fête foraine. Chose étrange : de drôles de coïncidences ont commencé à pointer le bout de leur nez. Avec le recul, je me rends compte que je n’étais pas en mesure d’interpréter ces événements avec justesse, raison pour laquelle mes parents m’ont emmenée aux urgences psychiatriques. Après un court entretien, j’ai été hospitalisée à la demande d’un tiers et avec mon accord, mais j’étais alors loin d’imaginer ce qui m’attendait.

En effet, au lieu de prendre le temps de m’écouter et de voir comment les choses évoluaient sur plusieurs jours, le psychiatre m’a d’emblée prescrit des médicaments (dont du Risperdal si je me fie à ma mémoire). Autant le dire très clairement : je n’ai jamais connu pire souffrance. Il me semblait que mon cerveau était court-circuité, broyé, ou semblable à la chaîne d’un vélo que l’on avait volontairement fait dérailler. J’étais devenue léthargique, les yeux exorbités, déambulant comme un zombie dans les couloirs de ce que l’on appelle à tort un hôpital. Car oui, le secteur psychiatrique est une zone de non-droit et il y demeure un vide juridique. Comment se défendre devant le Juge des libertés et de la détention si l’on gémit plus que l’on ne parle  ? On arrive à peine à formuler une phrase, tandis que pour l’avocat le silence est d’or. Le verdict est vite rendu et généralement sans appel : hospitalisation maintenue. Mais ce rendez-vous avec le Juge des libertés et de la détention, je ne l’ai eu qu’à mon second internement qui a eu lieu quelques mois plus tard suivant les recommandations d’une psychiatre de l’établissement parisien spécialisé dans la bipolarité (hôpital Fernand-Widal) ; et cette fois-ci, j’étais sous contrainte, même si je ne représentais un danger ni pour moi ni pour les autres ; même si mon état n’était pas invalidant ; même si j’étais ouverte à la discussion… Il n’y avait rien à faire, ils avaient décidé de m’hospitaliser.

Bien sûr, je me suis débattue lorsqu’ils ont voulu m’enfermer dans une chambre d’isolement aux urgences. Je ne voyais pas en quoi mon cas nécessitait une hospitalisation. Agacés, les professionnels de la santé se sont empressés de me déshabiller presque publiquement alors que je voulais prendre le temps de le faire moi-même (je devais alors enfiler un pyjama). Ils étaient une dizaine, hommes et femmes confondus, agglutinés autour de moi dans «  la cellule  », quand une infirmière a détaché mon soutien-gorge avec force pour laisser place à mes seins nus, alors que je pleurais… « Vous n’êtes que des machines », c’est ce que j’ai dit à l’infirmière qui m’a ensuite attachée au lit.

Durant cette hospitalisation en secteur fermé, on m’avait confisqué mes livres de chevet, sous prétexte qu’ils pouvaient alimenter mes délires ou me captiver au point de m’empêcher de dormir. Un jour, j’ai eu envie de fumer avec l’intuition que cela pouvait atténuer les effets désagréables des médicaments. Lorsque j’ai raconté cela à un infirmier qui était venu me rendre visite dans ma chambre, il m’a presque agressée en disant qu’il ne voyait pas en quoi la cigarette pouvait avoir de tels effets… C’est pourtant bien connu  : l’hôpital psychiatrique sans la cigarette, ça n’existe pas. Même si auparavant vous n’étiez pas fumeur, vous finissiez par le devenir. Cet internement a pris fin au bout d’un mois et une semaine, mais comme le dit si bien le dicton : « jamais deux sans trois ».

[Pardonnez-moi si mon discours paraît un peu décousu, c’est l’effet des neuroleptiques auxquels je suis encore assujettie aujourd’hui.]

Au cours d’une troisième hospitalisation donc, j’ai fait la connaissance de deux personnes qui allaient devenir mes amis. Le premier s’appelait Matthieu (28 ans) et il a été retrouvé mort dans son lit quelques mois après sa sortie, sans que l’on sache pourquoi, même si on peut légitimement suspecter les médicaments psychotropes qu’il prenait. Le second s’appelait Laurent (38 ans) et je me souviens qu’il se plaignait souvent de douleurs dans la poitrine ; tous les jours, il réclamait des analgésiques auprès des infirmiers qui ne le prenaient pas au sérieux et qui n’étaient pas toujours disposés à satisfaire sa demande. La douleur s’intensifiant au fil du temps, il a fini par passer un examen de santé qui a révélé qu’il était atteint d’un cancer des poumons en phase terminale. Il est décédé à l’hôpital général.

En novembre 2016, j’ai été admise aux urgences pour la quatrième fois, et je ne vous cache pas que je me suis enfuie après avoir reçu la première dose de médicaments. J’étais retournée chez moi, mais les pompiers sont revenus me chercher suite à un appel de mes parents. De retour aux urgences, les infirmiers ont pris soin de m’attacher les poignets pour que je ne puisse pas de nouveau m’enfuir. Le lendemain matin, mon petit déjeuner a été servi, mais je ne pouvais pas manger puisque j’avais toujours les poignets attachés, jusqu’à ce qu’un infirmier vienne et se rende compte de l’absurdité de la situation.

Par la suite, j’ai été transférée en secteur fermé. Quelques mois se sont écoulés puis un jour, la psychiatre qui me suivait m’a proposé de visiter une clinique privée où je pourrais séjourner plus tranquillement, chose que j’ai acceptée. Le jour J, on a exigé de moi que je fasse mes bagages pour un transfert en clinique… Et c’est comme ça que j’y ai atterri à mon insu.

Durant un entretien avec la psychiatre qui avait pris le relais, j’ai relaté une anecdote – que je garderai ici confidentielle pour des raisons de pudeur – qui m’avait particulièrement choquée à l’époque, et au lieu de se ternir, le visage de la dame s’est égayé, accompagné d’un ricanement indécent.
Ce dernier internement a duré sept mois. Je crois que les psychiatres étaient déterminés à me donner une bonne leçon.

Informations complémentaires

Traitement pour et après chaque hospitalisation  :

1 – Risperdal 4 mg (½ matin, 1 soir)  ; Loxapac [dose illisible] (1 soir)  ; Deroxat 20 mg (1 soir)  ; Lepticur 10 mg (1 matin)  ; Xeroquel 50 mg (1 soir)  ; [dernier médicament illisible] (1 soir).

2 – Haldol 50 mg (1 matin, 1 midi, 1 soir)  ; Abilify 10 mg (1 par jour)  ; Lepticur 10 mg (1 par jour)  ; Stilnox 10 mg (1 au coucher).

3 – Haldol 5 mg (1 matin, 1 midi, 1 soir)  ; Theralene 40 gouttes (si besoin)  ; Zolpidem 10 mg (1 par jour)  ; Abilify 10 mg (2 matin)  ; Avlocardyl (½ matin, ½ soir).

4 – Injection Abilify 400 mg (tous les 28 jours)  ; Risperdal 1 mg (1 soir)  ; Lepticur 10 mg (1 matin)  ; Sulfarlem 25 mg (2 si besoin)  ; Propanolol (1 si besoin).

Effets secondaires subis  :

contractures, akathisie, difficultés d’articulation dans la prononciation des mots, confusion, raideur, fatigue permanente, léthargie, apathie, bradypsychie, essoufflements, palpitations cardiaques, sécheresses buccales…

Février 2018
Anonyme